petites ignorances de la conversation
Un usage qui a survécu à beaucoup d'autres, bien qu'il n'ait peut-être jamais été complètement général dans tous les pays de l'Europe, c'est celui d'échanger, à l'époque de Pâques, des œufs de toutes couleurs et. de toutes dimensions. La signification de ces cadeaux étant à peu près oubliée, la coutume pourrait disparaître sans qu'il en résultât, dans nos mœurs, aucun trouble sensible ; mais l'industrie est là pour ne pas la laisser tomber, et, s'il en était besoin, pour la faire revivre. Chaque année, au mois de mars ou d'avril, l'imagination des confiseurs se met en frais pour raviver, par l'attrait du luxe et de la nouveauté, le goût des œufs de Pâques. Ces myriades d'œufs qui surgissent tout à coup dans nos élégants magasins de bonbonneries ne peuvent manquer d'éveiller notre attention, et de faire à notre devoir et à nos bourses un appel presque toujours entendu. Il y en a de tous prix ainsi que de toutes couleurs, et pour ceux qui ont le bonheur de connaître des enfants ou des dames, c'est encore une obligation aujourd'hui de payer un tribut à la vieille coutume. — Avec le progrès, les œufs sont devenus des boîtes ; ils s'ouvrent, ils peuvent contenir, à volonté, une poupée ou un cachemire, et si les complications du jour de l'an vous ont fait faire quelque maladresse, si, pendant les trois mois qui se sont écoulés depuis le bienheureux jour de la Circoncision, vous êtes tombé en disgrâce auprès d'un enfant ou de sa mère, vous pouvez, un œuf aidant, réparer votre tort ou votre oubli, et effacer le souvenir de vos fautes passées. — Chez les pauvres, on se donne de petits œufs en sucre, ou même, si les moyens ne permettent pas de sacrifier à l'agréable, on s'offre des œufs rouges et l'on en fait une salade. Ces cadeaux du printemps répondent à une idée qui nous vient des Orientaux. Chez eux, l'œuf est le symbole de l'état primitif du monde, de la création qui a développé le germe de toutes choses. Au nouvel an qui s'ouvre encore en Orient à l'équinoxe du printemps, on célèbre une fête analogue à celle de notre jour de l'an. À cette époque du renouvellement de la nature et de l'année, on échange des présents et l'on s'envoie de toutes parts des œufs peints et dorés, destinés à rappeler le commencement des choses. La même idée devait présider à ces sortes de cadeaux dans le temps où l'année commençait en France le jour de Pâques. Charles IX, en fixant le commencement de l'année au 1er janvier, a fait perdre aux œufs une partie de leur importance ; mais ils sont restés cependant pour célébrer, à défaut de l'année, le renouvellement de la nature. Autrefois, en France, comme encore aujourd'hui en Russie, les œufs de Pâques avaient un caractère religieux ; on ne les distribuait qu'après les avoir fait bénir solennellement le samedi saint : cette tradition est entièrement perdue parmi nous.
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Calembourg
Que n’a-t-on pas dit contre ce pauvre calembourg ? —C’est l’enfant gâté de l’oisiveté et du mauvais goût, c’est l’esprit de ceux qui n’en n’ont pas, c’est l’apanage des sots, le piège tendu à notre intelligence, c’est enfin tout ce qui n'est ni de la finesse, ni de la grâce, ni du bon sens : on ferait un volume des cris d'indignation dont il a été l'objet.
Sifflons le calembourg, Janus froid et stupide. Est-on un sot parce qu'on fait des calembourgs ?— Fait-on nécessairement des calembourgs lorqu'on est un sot ? — A ces deux questions, les adversaires les plus acharnés du quolibet ne répondent pas nettement. Sans vouloir nous faire le champion du calembourg, nous demanderons s'ils sont bien sincères, tous ceux qui se répandent en invectives contre lui. On ne sait pas assez combien il y a de gens qui ne méprisent les calembourgs que parce qu'ils ne sont jamais parvenus à en faire convenablement un mauvais. Ils crèvent de dépit lorsqu'ils entendent ces grosses bêtises, qui n'ont pas tous les torts, puisqu'elles amusent, et ils se vengent en s'écriant avec un haussement d'épaules et un dédaigneux sourire : Un calembourg ! — Mon Dieu ! Oui, monsieur, un calembourg ! Je l'ai dit parce qu'il m'est venu, parce qu'il est drôle, et vous ne l'avez pas dit, vous, parce qu'il ne vous vient rien, pas même un calembourg. — Si vous avez quelque chose de spirituel à nous raconter, à vous la parole ; prenez-la, gardez-la aussi longtemps que vous serez intéressant ou amusant ; mais si vous n'avez à nous parler que de vos affaires, de votre personne et de mille autres lieux communs, laissez place à mon calembourg ; il vaut bien, tout bête qu'il est, le moins ennuyeux de vos discours. Nous avons connu, nous connaissons encore des hommes très-spirituels qui ont la faiblesse du calembourg. S'ils ont le tort d'en abuser quelquefois, ils en usent d'ordinaire d'une façon si vive et si joyeuse, qu'il faut être un bien grave personnage pour ne pas rire de bon cœur en les entendant. Il y a des sots qui disent des calembourgs, c'est bien vrai ; seulement, ils lés cherchent, ils les préparent, ils les placent, ils les répètent, ils les racontent même, et il n'en faut pas tant pour les rendre insipides. Et puis, les sots n'ont jamais su faire ce que nous appelons le calembourg bête : or, c'est celui-là que nous voulons réhabiliter au nom des gens d'esprit. Sans doute, M. de Voltaire, il ne faut pas qu'un tyran si bête usurpe l'empire du monde ; mais que voulez-vous ? Nous n'avons pas tous votre esprit et votre savoir, nous ne sommes nullement, certains d'être toujours en fonds ; nous sommes dans la foule, nous autres, et quand nous avons laissé nos soucis à la porte d'un ami pour venir nous distraire sans prétention et sans gêne, souffrez que nous disions quelqu'une de ces bêtises qui, à défaut d'autre mérite, ont au moins pour excuse la gaîté et l'à-propos. Depuis tantôt un siècle, le calembourg est la victime d'une foule d'importants qui n'ont d'autres ressources, pour faire croire à leur esprit et à leur bon goût, que de calomnier le calembourg ; ils ne peuvent pas sur ce point capital penser autrement que Voltaire, Delille et tant d'autres bons esprits. Sérieux donc comme des ânes qu'on étrille, ils lancent gravement leur anathème, et se croiraient déshonorés si un calembourg les faisait rire. Ce sont ces mêmes personnages qui, pour frapper plus fort et s'indigner plus à l'aise, ont surfait le calembourg. Soit sottise, soit mauvaise foi, ils s'obstinent à ne le prendre ni comme il est, ni pour ce qu'il vaut : le calembourg est un jeu, une plaisanterie et pas autre chose; bien que nous ne soyons plus au temps où l'on définissait l'esprit : la raison assaisonnée, il n'est jamais venu à l'idée d'un homme sensé de vouloir faire preuve d'esprit en disant un calembourg. Faire des calembourgs, c'est jouer avec les mots comme d'autres, qui font des tours d'adresse, jouent avec des cartes ou des gobelets. Nous comprenons que ce jeu ne plaise pas à tout le monde, mais nous n'admettons pas qu'on soit un imbécile parce qu'on s'abandonne parfois, dans les heures d'insouciance et de franche gaieté, au plaisir de faire ainsi miroiter les mots ou s'entre-choquer les idées. Le dictionnaire de M. Bescherelle cherche chicane à l'Académie, parce qu'elle écrit calembourg avec un g : « Rien n'annonce dans ce mot, dit-il, le rappel à la pensée d'un bourg ou d'un village. » C'est là une pauvre raison ; en matière d'étymologies, les apparences trompent. D'ailleurs, le reproche ne tombe pas juste : le calembour de l'Académie n'a pas plus de g que celui de M. Bescherelle. — La question d'orthographe, pour peu qu'on la discute, doit être subordonnée à la question d'origine. D'où vient donc le mot calembourg ? Au XVIIe siècle, les jeux de mots n'avaient pas de nom particulier. Ménage dit qu'on les appelait montmaurismes, du nom de l'illustre parasite, mais l'usage n'a pas consacré cette appellation. — Plus tard, on vit à Versailles un certain comte de Kahlemburg, ambassadeur de l'empire d'Allemagne, qui dut à la façon pittoresque dont il parlait notre langue de faire sensation parmi les beaux esprits de la cour. Peu familiarisé avec les nuances de cette langue si fertile en équivoques, le comte tomba souvent dans les pièges qui lui étaient malicieusement tendus ; séduit lui-même par des analogies, ou trompé par des consonnances pareilles, il fit plus d'une fois des liaisons, des rencontres, des chocs de mots qui eurent un grand succès. Bientôt on ne put entendre une plaisanterie de ce genre, une bizarrerie quelconque de langage, sans songer au comte de Kahlemburg, et son nom, à force d'être répété à ce même propos, devint synonyme de coq-à-l'âne, de jeux de mots.
C'est ainsi que ce nom allemand s'est établi chez nous en prenant une
forme française, et c'est pourquoi l'Académie aurait été bien avisée peut-être de mériter le reproche qu'un voisin a cru devoir lui adresser.
Battre la breloque
Selon nous, on n'a rien dit encore de concluant sur cette locution employée au figuré, c'est-à-dire pour signifier déraisonner, dire des choses incohérentes ou dépourvues de sens. — Voici l'explication de M. Beschcrelle : « Battre la breloque, battre la caisse d'une manière rompue. Le décousu de cette batterie impropre à la marche a donné lieu au dicton populaire battre la breloque, pour déraisonner. » — M. Génin conclut aussi par le tambour, mais pas de la môme manière. Recherchant d'abord l'origine du mot breloque pour rendre compte de la locution dans le sens propre, l'ingénieux philologue pense que ce mot, qui sert de comparaison pour des objets d'une valeur minime, vient du latin belluga, petit fruit dont une groseille noire peut donner une idée et qu'il appelle brimbelle. — M. Génin a entendu un soldat dire a son camarade : Ah! Voilà qu'on bat la breloque ! Il a été voir ; c'était une distribution de pain et de viande. Une autre fois il avait entendu dire : battre la fricassée. Rapprochant ces expressions de battre la diane, battre le rappel, battre la chamade, etc., il a compris que « la breloque était ironiquement la portion donnée à chaque homme, comme des enfants de bon appétit diraient : Nous allons recevoir la brimbelle, ou la becquée. » Le sens propre ainsi éclairci, restait le sens figuré ; voici de quelle façon M. Génin y arrrive : « Il n'est pas malaisé de concevoir comment cette expression a été transportée à ceux qui déraisonnent dans le délire de la fièvre ou autrement ; leurs paroles, bien qu'articulées, ne portent pas plus de son que le bruit d’un tambour. » L'Académie n'a pas voulu battre la breloque. Elle a gardé sur cette expression silence prudent. Pourquoi ? Nous n'en savons rien. Ce n'est pas qu'elle lui ait paru trop familière, car l'Académie se fait généralement un cas de conscience d'enregistrer toutes les locutions proverbiales, quelles qu'elles soient. Et puis, l'Académie n'a pas reculé devant s'en battre l'œil, expression plus que risquée dans la bonne compagnie : quand on s'en bat l'œil, on peut hardiment battre la breloque.
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